Un héritier sans terre Tradition médiévale
Manawyddan, fils de Llŷr, apparaît d'abord dans la deuxième branche du Mabinogi comme frère de Brân le Béni et de Branwen. Il est l'un des sept compagnons qui reviennent d'Irlande en portant la tête tranchée de Brân, et il partage les quatre-vingt-sept années de festin enchanté qui précèdent son enterrement à Londres. Au début de la troisième branche, qui porte son nom (Manawydan uab Llyr), il se retrouve sans terre ni héritage : pendant la guerre d'Irlande, Caswallon fils de Beli s'est emparé de la couronne de l'île de Bretagne. Plutôt que d'entrer en guerre contre son propre parent, Manawyddan accepte l'offre de son ami Pryderi, fils de Pwyll : les sept cantrefs du Dyfed, et la main de Rhiannon, mère de Pryderi et veuve de Pwyll1.
L'enchantement du Dyfed Tradition médiévale
Alors que Manawyddan, Rhiannon, Pryderi et son épouse Cigfa festoient sur le tertre d'Arberth, un coup de tonnerre retentit et une nappe de brume enveloppe le pays. Quand elle se dissipe, le Dyfed est vide : plus une maison habitée, plus un troupeau, plus un être humain hormis eux quatre. Plus tard, Pryderi puis Rhiannon, entrés dans une forteresse mystérieuse apparue près du tertre, restent collés à un bassin d'or suspendu et disparaissent avec la forteresse elle-même. Manawyddan, resté seul avec Cigfa, la rassure sur son honneur et refuse de céder au désespoir1.
Les trois métiers Tradition médiévale
Pour survivre, Manawyddan quitte le Dyfed désert et gagne l'Angleterre, où il exerce successivement trois métiers d'artisan : sellier à Hereford, fabricant de boucliers, puis cordonnier. À chaque fois le scénario se répète : son travail est d'une qualité telle que plus personne n'achète rien aux artisans locaux, et les corporations jalouses complotent de le tuer. À chaque fois, Manawyddan refuse le combat que Pryderi — puis l'orgueil — lui conseillerait, et préfère partir s'établir ailleurs. Le récit fait de cette retenue obstinée, si peu héroïque en apparence, la véritable force du personnage2.
Tant qu'on pouvait trouver chez Manawyddan selle ou pommeau, nul n'en achetait ailleurs dans tout Hereford ; et les selliers, voyant leurs gains disparaître, se réunirent et convinrent de le tuer.
D'après la Troisième Branche du Mabinogi (« Manawydan uab Llyr »), tradition manuscrite galloise médiévale.
Le champ de blé et le gibet à souris Tradition médiévale
De retour au Dyfed, Manawyddan sème trois champs de blé. La veille de chaque moisson, le champ est intégralement dévasté pendant la nuit. La troisième nuit, il monte la garde et surprend une armée de souris en train de couper les épis. Il ne parvient à saisir que la plus lente et la plus grosse d'entre elles, l'enferme dans son gant, et annonce qu'il la pendra comme voleuse, selon la loi. Le lendemain, sur le tertre d'Arberth, tandis qu'il dresse un gibet miniature, se présentent tour à tour un clerc, un prêtre puis un évêque — les premiers voyageurs aperçus depuis sept ans — qui lui offrent des sommes croissantes pour épargner la souris. Manawyddan refuse tout, jusqu'à ce que l'évêque révèle sa véritable identité : il est Llwyd fab Cil Coed, l'auteur de l'enchantement, et la souris est sa propre femme métamorphosée, enceinte, venue piller le blé avec sa suite. Llwyd avait frappé le Dyfed pour venger Gwawl fils de Clud, l'ancien rival de Pwyll humilié au jeu du « blaireau dans le sac ». Manawyddan négocie pied à pied : la libération de Rhiannon et de Pryderi, la levée complète de l'enchantement sur le Dyfed, et la promesse qu'aucune vengeance ne s'exercera jamais plus sur le pays ni sur lui. Alors seulement il rend la souris, qui reprend forme humaine1.
Manawyddan et Manannán Analyse
Le nom de Manawyddan est le cognat gallois de celui de Manannán mac Lir, et la filiation est parallèle : fils de Llŷr d'un côté, fils de Lir de l'autre, deux noms liés à la mer. Mais la comparaison s'arrête plus tôt qu'on ne l'attendrait : le Manawyddan gallois n'a rien d'un dieu marin — ni navigation merveilleuse, ni royaume sous les flots. Les celtisants y voient l'effet de la littérarisation poussée de la tradition galloise, qui a transformé un ancien dieu en héros de roman courtois, patient et rusé ; la nature divine originelle du personnage reste une reconstruction, non un fait attesté par les textes3.