Le site et sa fouille Archéologie
Le sanctuaire s'élève en bordure d'un ancien lac, au pied de l'oppidum de Gournay-sur-Aronde, en territoire bellovaque (l'actuelle Oise). Les fouilles qu'y dirige Jean-Louis Brunaux à partir de 1977 révèlent un enclos quadrangulaire d'environ quarante mètres de côté, délimité par un fossé et une palissade, fréquenté du IIIe au IIe siècle avant notre ère. L'entrée, à l'est, était monumentalisée par un porche. Ce plan régulier, entretenu et reconstruit sur plusieurs générations, a mis fin à l'image d'un culte gaulois qui n'aurait connu que des clairières informes : le nemeton pouvait aussi être une architecture1.
Les armes mutilées Archéologie
Le fossé d'enceinte a livré des centaines d'armes — épées, fourreaux, fers de lance, éléments de boucliers — volontairement brisées, ployées ou martelées avant leur abandon. Les fouilleurs interprètent ces panoplies comme des trophées pris à l'ennemi, exposés d'abord sur le porche d'entrée, puis, une fois tombés ou décrochés, relégués dans le fossé. La mutilation délibérée des armes rejoint ce que dit César des Gaulois consacrant le butin de guerre à leurs dieux : l'objet offert est retiré à jamais de l'usage humain, et le toucher relèverait du sacrilège1.
La fosse centrale et les sacrifices de bœufs Archéologie
Au centre de l'enclos s'ouvrait une grande fosse entourée de neuf fosses plus petites. D'après la reconstitution proposée par Jean-Louis Brunaux, de vieux bœufs y étaient sacrifiés, et leurs carcasses laissées à se décomposer dans la fosse centrale — offrandes destinées aux puissances souterraines — avant que les ossements, crânes en tête, ne soient déposés dans le fossé d'enceinte. Porcs et agneaux suivaient un tout autre circuit : consommés lors de banquets, ils relevaient du sacrifice alimentaire partagé entre les hommes et les dieux. Cette différence de traitement, lisible os par os grâce à l'étude de Patrice Méniel, montre un système sacrificiel hiérarchisé et non un simple abattage votif2.
Lorsqu'ils ont décidé de livrer bataille, ils promettent le plus souvent à Mars le butin qu'ils feront. On peut voir, en des lieux consacrés, des tertres élevés de ces dépouilles ; et il est rare qu'un homme ose, au mépris de la religion, dissimuler chez lui une part du butin ou enlever quoi que ce soit de ces dépôts.
D'après César, La Guerre des Gaules, VI, 17.
Ce que Gournay a changé Analyse
Avant Gournay, la religion gauloise se lisait presque uniquement à travers les auteurs grecs et latins. Le site a fourni le premier dossier matériel complet d'un lieu de culte celtique du second âge du Fer : architecture, faune sacrifiée, armement consacré, durée d'utilisation. Il a servi de référence à toute une génération de fouilles de sanctuaires — à commencer par Ribemont-sur-Ancre, à quelques dizaines de kilomètres — et a permis de confronter enfin les textes aux vestiges. La prudence reste toutefois de mise : rien, à Gournay, ne permet d'identifier les officiants, et le lien direct entre ces pratiques et les druides décrits par César demeure une inférence, non une donnée de fouille3.